NPA 79 Nord Deux Sèvres
Interview de la candidate voilée du NPA
Depuis l'annonce de votre candidature, votre vie a-t-elle changé ?
« C'est vrai que je suis sollicitée par de nombreux journalistes, français et internationaux. J'ai quitté mon quartier pendant quelques jours mais maintenant ça s'est calmé. Il y a deux semaines, l'article du "Figaro" a mis ma candidature en avant mais en réalité, cela faisait trois mois que la liste avait été bouclée ! ».
Comment votre famille vit ce déferlement médiatique ?
« Mes parents sont étonnés de l'ampleur médiatique mais ils ne sont pas surpris par mon engagement. J'ai toujours été révoltée et ils sont fiers de moi. Ils me conseillent de me protéger. »
Depuis quand êtes-vous militante du NPA ? Pourquoi cette candidature ?
« Cela fait un an que je suis au NPA et que j'en suis trésorière. Auparavant, j'étais très engagée dans le secteur associatif, notamment à AJC Rev. Je m'implique dans l'accompagnement scolaire, les sorties culturelles ou ludiques pour les enfants dans les quartiers.
"J'ai réalisé que c'est la politique qui fait changer la société"Je suis aussi mobilisée pour lutter contre toutes les oppressions internationales, d'un peuple sur un autre, par exemple avec le collectif Résistance pour la Palestine. Et dans les manifs, j'ai souvent retrouvé des militants du NPA.
J'ai alors réalisé que c'est la politique qui fait changer la société pas seulement les collectifs associatifs ».
Ne pensez-vous pas, qu?en tant que jeune fille des quartiers, vous êtes instrumentalisée par un parti politique ?
« Pas du tout puisque c'est moi qui aie proposé ma candidature ! Ce n'est pas le NPA qui m'a choisi. Je suis en accord avec les valeurs du parti- l'anticapitalisme, l'internationalisme, la laïcité, le féminisme- pourquoi ne pas les porter ? »
Comment vivez-vous le fait que trois des candidates aient préféré quitter la liste en réaction à votre arrivée ? Les comprenez-vous ?
« Au départ, j'ai essayé de comprendre. Ce sont des militants féministes de longue date. Dans les années 70, elles ont lutté contre le port du foulard.
Mais je pense, moi, qu'il n'y a pas qu'une seule manière d'être féministe. Je suis pour l'égalité entre homme et femme, pour le partage des tâches ménagères, pour que les femmes puissent mener une carrière politique. Pour qu'une femme puisse disposer d'elle-même et de son corps.
Je milite autant que mes autres camarades pour les femmes. C'est aussi une rupture générationnelle entre les anciens du LCR et les nouveaux militants du NPA ».
Vous vous réclamez laïque et féministe tout en portant le voile ?
« Je suis pour la liberté de choix. Le voile, ce n'est qu'une apparence, une tenue vestimentaire. Ce qui compte ce sont les actes et casser les habitudes. Dans mon quartier, je me mélange aux hommes.
"Je ne suis pas opprimée"Je veux être leur égale. Je dénonce les violences conjugales, je milite pour le droit à la contraception et à l'IVG. Et je ne représente ni l'islam ni les musulmans. Je porte un projet politique.
Quant à la laïcité, elle doit concerner tout le monde. Dans un pays laïc, pourquoi Madame Boutin vient à l'Assemblée nationale avec la Bible ? ».
Pour beaucoup de gens, et dans plusieurs pays, le voile est un symbole d'oppression des femmes...
« Je ne suis pas opprimée. Personne n'est derrière moi pour m'imposer mon foulard. Moi, je ne suis pas voilée, c'est un foulard. C'est ma tenue vestimentaire et je revendique mon choix. Et je suis contre toutes les formes d'oppressions. »
Pourquoi le portez-vous ?
« C'est un choix personnel. »
N'est-ce pas choquant dans le cadre d'une élection. Contraire aux valeurs de la République ?
« Ce n'est pas interdit par la loi. Le problème, c'est qu'on s'arrête à ce que je porte, pas à ce que je dis ».
Vous êtes étudiante ? L'ôtez-vous en cours ?
« Oui parce que c'est dans le règlement intérieur ».
Êtes-vous choquée par les femmes qui portent la burka ?
« Non je ne suis pas choquée à partir du moment où c'est un choix personnel. Mais je ne veux pas entrer dans le débat, auquel le NPA n'a pas participé. Il y a aujourd'hui dans la société des problèmes bien plus graves. »
Êtes-vous favorable à une loi ?
« La loi ne règle pas toujours les choses. Ce sont les mentalités qu'il faut faire évoluer. Mais s'il y a une loi, il faudra la respecter. »
De plus en plus de jeunes filles portent le voile, contrairement à la génération précédente.
« La religion prend aujourd'hui beaucoup de place. Il y a aussi des musulmanes qui ne le portent pas. Comme par exemple mes trois sœurs. Elles n'en sont pas moins musulmanes. Chacun a sa propre interprétation, ses convictions ».
Ne vit-on pas un retour en arrière ? Signe de l'échec de l'intégration ?
« Il faut arrêter de regarder le passé avec les lunettes du présent et se replacer dans le contexte actuel. Il faut accepter la diversité culturelle ».
Propos recueillispar Mireille MARTIN
Point de vue
Le plus religieux n'est pas celui qu'on croit, par Isabelle Stengers et Philippe Pignarre
LEMONDE.FR | 19.02.10 | 12h05
omment désormais croiser une femme portant le foulard, ou même dissimulant son visage sur quelque mode que ce soit, sans se demander : a-t-elle encore le droit d'avoir des idées politiques ? Si sa candidature à une élection pose problème, ne sera-t-elle pas, demain, privée du droit de vote ?
La nécessité de faire attention aux conséquences des propos que l'on tient n'est évidemment pas ce qui est le mieux partagé. Quelles sont les conséquences de ce rejet hors de la sphère politique des femmes portant le foulard ? Comment ne pas trembler en entendant les appels à "éradiquer" le voile (le mot est de Fadela Amara) qui ont suivi l'annonce qu'une candidate du NPA en portait un. De Nadine Morano à Jean-Luc Mélenchon, il semble bien y avoir unanimité dans l'excommunication : aurait-on enfin trouvé à cette occasion ce qui définit l'"identité nationale" ? Que ce soit une candidate du NPA est bien sûr ce qui permet de se déchaîner. N'y aurait-il pas là trahison à l'encontre des mouvements de libération et d'émancipation dont ce parti se doit d'être solidaire ?
Et si c'était précisément parce qu'il s'agit d'un parti pour qui la politique compte, pour qui la libération ou l'émancipation sont toujours des devenirs, solidaires de luttes, que le NPA ne se conformait pas aux mots d'ordre de la bien-pensance progressiste ? Et s'il avait raison de refuser le rassemblement autour de l'étendard de "nos valeurs". Comme si l'émancipation des femmes était inscrite dans le ciel des idées, ou était tombée de l'arbre de notre "civilisation" à la manière d'une pomme, quand elle est mûre. Il y a toujours chez les bien-pensants comme une amnésie des luttes au nom de ce qui a été "acquis", et c'est ce qui rend ces acquis, séparés de la mémoire active de leur création, vulnérables à une capture qui transforme leur signification. Là les droits conquis par les travailleurs sont impunément caractérisés comme des charges, à alléger bien sûr. Ici les droits à la non-discrimination des femmes, ou des homosexuels/les servent à stigmatiser quiconque tente de prendre une position qui n'exclue pas a priori ceux et celles à qui il s'agit de s'adresser, avec qui il s'agit de penser et de devenir. Non, il faut s'incliner devant eux comme devant de grands principes transcendants dont la fonction est précisément de nous éviter la nécessité (la difficulté) de penser collectivement : on ne transige pas, on juge et on condamne. Comment appeler cela autrement qu'une religion ?
Cela nous rappelle un autre débat, où les partis de gauche se sont montrés aussi stupides que ceux de droite : celui sur les drogues illégales. Sous prétexte d'une "guerre à la drogue", c'est en fait une "guerre aux drogués" qui a été et qui continue d'être menée. Les usagers de drogues illégales ont été interdits de soins pendant longtemps (sauf à accepter d'entrer dans un programme d'abstinence), mis en prison, toujours plus marginalisés socialement. Faut-il défendre l'usage de drogues ? C'est là une question truquée comme la droite adore en fabriquer pour nous empêcher de penser, pour que les problèmes ne puissent pas être explorés collectivement. Du point de vue d'un parti pour qui une question n'est pas séparable des mouvements qui contribuent à en inventer les solutions, le droit pour les usagers de drogues illicites d'être des "citoyens comme les autres", leur possibilité de se réunir, d'échanger autour de leur expérience des drogues, donc d'exister comme une force sociale, est primordial : c'est ce qui permet que l'on commence à passer d'une question de police à une question politique.
Ce sont justement les mouvements féministes qui nous ont appris une autre manière de faire de la politique, avec l'invention de ces groupes où il s'agissait de produire une situation rendant capable de penser, de dire, pour chacune et avec les autres, comment ce qui est personnel est politique. C'est là que s'est fait le premier apprentissage des manières, on dira même des techniques, qui produisent une capacité de penser et agir ensemble sur un mode qui est celui de l'intelligence collective. Loin de toute transcendance qui détache et abstrait, qui permet de juger au nom de quelque chose de général, il s'agit alors d'apprendre, d'expérimenter, de créer de la pensée et de l'action en commun même si cela ne va jamais de soi. Même si ce n'est jamais facile.
Si la création du NPA a pu avoir un sens, même pour ceux qui comme nous n'en sont pas membres mais qui refusent les impératifs capitalistes, c'est dans la promesse de ne pas faire de la politique comme en font les partis classiques, c'est-à-dire en supposant les problèmes résolus dans le ciel des idées avant même que ceux qui sont concernés aient trouvé les moyens de se les approprier et d'en formuler les termes dans une syntaxe qui leur convienne, d'inventer des modes d'exploration qui ne se bornent pas à accueillir mais acceptent, et ce n'est pas facile, de faire mouvement avec les pratiques, les expériences et les expérimentations de tous ceux, toutes celles, qui luttent contre le désordre capitaliste et les questions truquées de l'État.
Nous sommes certainement nombreux à penser : pourvu que le NPA ne cède pas à la tentation de la facilité, aux idées générales rassurantes, à la politique du bon sens qui lui est proposée de toutes parts ; pourvu qu'il prouve à cette occasion sa capacité à fabriquer les questions politiques avec celles qui sont concernées et en premier lieu, ici, les femmes qui ont choisi de porter le voile et celles qui ont fait le choix inverse, réunies, au-delà de leurs choix divergents par des ennemis communs : le capitalisme, mais aussi les servants de l'ordre établi, de la politique réduite à la police.
Bref ceux, et malheureusement celles qui n'ont pas très envie qu'elles apprennent à penser et agir ensemble. Mais cela implique de mettre son jugement en suspens, de refuser de séparer le monde entre, d'un côté, les laïcs et féministes éclairés et, de l'autre, les obscurantistes. Cela suppose de ne pas croire tout savoir sur les raisons pour lesquelles une femme porte le foulard et accepter d'entrer dans un processus de cohabitation et d'apprentissage. Cela revient à ne plus se comporter en juges mais en aventuriers de la démocratie.
Isabelle Stengers est philosophe, Philippe Pignarre est éditeur. Ils ont écrit ensemble La Sorcellerie capitaliste. Pratiques de désenvoûtement, La Découverte, 2007.
Point de vue
Pour Ilham Moussaid, par Karima Delli,...
LEMONDE.FR | 19.02.10 | 12h04 • Mis à jour le 19.02.10 | 13h13
ous pensions que le "grand débat" sur l'identité nationale allait s'achever après les déclarations du premier ministre, en clôture du séminaire gouvernemental, lundi 8 février. Cela ressemblait en effet à un enterrement.
Nous étions soulagées et espérions ne plus entendre ce flot de dérapages verbaux auquel nous avions assisté, qui n'était au fond que l'explicitation d'une logique xénophobe au sommet de l'Etat à l'approche des élections régionales.
Nous avons été bien naïves. En fait, ce débat a échappé aux apprentis sorciers gouvernementaux : il a ouvert la porte à la manifestation d'un inconscient colonial, qui mêle peurs de toutes sortes et racisme latent.
La France a changé, et le visage qu'elle dévoile déplaît et heurte, notamment ceux qui nous dirigent.
C'est ainsi que nous interprétons les attaques dont est victime Ilham Moussaid, jeune femme, étudiante et militante du groupe local d'Avignon du Nouveau Parti anticapitaliste [NPA], dont elle assure par ailleurs la trésorerie. De nombreux responsables politiques, de droite ou de gauche, y sont allés de leur condamnation, certains y voyant même un coup électoral, alors même que le débat sur l'identité nationale n'a eu de cesse de stigmatiser l'islam et sa pratique et de désigner les Français musulmans comme étrangers au corps national. Il y a mieux comme calcul électoraliste.
Contre Ilham Moussaid, l'argument est rodé, imparable et toujours le même : tout le monde sait mieux que celle qui le porte ce que dit le foulard. En l'occurrence, tout le monde fait dire au foulard ce qu'Ilham Moussaid ne dit pas. Ce que dit cette jeune femme ne semble guère intéresser d'ailleurs tous ceux qui la condamnent. En fait, ses mots n'ont pas le droit de cité. Elle est accusée de vouloir dire ce qu'elle récuse.
Nous ne nous voterons pas NPA aux prochaines élections régionales, mais nous tenons à affirmer notre soutien à Ilham Moussaid.
Nous avons lu ses déclarations et ne mettons pas en doute son engagement féministe.
Devant la violence des attaques, nous estimons que le NPA a raison d'assumer d'avoir ouvert sa liste à cette militante.
Nos considérons que l'on peut être à la fois croyante et laïque et que l'on peut s'appeler Ilham Moussaid et être une militante anticapitaliste et féministe. Nous affirmons qu'elle a, comme nous, le droit de se présenter au suffrage des électeurs et n'avons pas de raison particulière d'exiger qu'elle montre patte blanche pour être candidate. Que les choses soient claires : nous nous réjouissons que cette jeune citoyenne ait choisi l'engagement politique dans un pays où nous y sommes toujours sous-représentées.
Karima Delli est deputée européenne (Europe Ecologie-Les Verts) ; Véronique Dubarry, est adjointe au maire de Paris (Les
Verts) ; Anne Souyris est membre de la direction des Verts et conseillère régionale d'Ile-de-France ; Emmanuelle Cosse est journaliste et Caroline Mécary est avocate. Les trois dernières sont
candidates Europe Ecologie en Ile-de-France.
LE FOULARD QUI SÈME LA ZIZANIE À GAUCHE Si la religion est "l'opium du peuple", elle est aussi "le soupir des opprimés", par Tariq Ali LE MONDE | 19.02.10 |
xcusez un observateur extérieur, athée convaincu de surcroît, qui en lisant les récents commentaires de la presse française sur Ilhem Moussaid, la candidate du NPA à
Avignon coiffée d'un foulard, a eu le sentiment qu'il y avait quelque chose de pourri dans la politique culturelle française. Reprenons.
Aucun précepte coranique n'est en cause. Le Livre dit : "Qu'elles ramènent sur elles leurs voiles et dissimulent leur beauté." Un message coranique qui peut être interprété de différentes manières. D'ailleurs, il est contourné par les nombreuses Egyptiennes coiffées de foulards mais moulées dans des jeans que l'on croise au Caire. Ce sont les traditions patriarcales et culturelles qui sont en jeu, et elles varient d'une génération à l'autre. Rejeter les gens dans leur ghetto n'est d'aucun intérêt pour personne. J'ai grandi dans une famille communiste à Lahore. Ma mère n'a jamais porté le foulard. Dans les années 1950, elle avait fondé un groupe féministe qui travaillait avec des femmes des classes populaires. Bien des femmes de différentes parties du monde, musulmanes ou non, vous raconteront des histoires similaires.
Les Algériennes qui luttèrent dans la résistance contre le colonialisme républicain français le firent au nom de l'anti-impérialisme. Certaines étaient voilées, d'autres non. Cela ne modifia ni leur façon de lutter ni les méthodes utilisées par les Français pour les torturer. Peut-être leurs bourreaux auraient-ils dû se montrer plus brutaux avec les résistantes voilées afin que leur progéniture s'intègre mieux dans la République ?
En 1968-1969, des étudiants pakistanais, des ouvriers, des employés et des femmes - dont des prostituées - se sont battus pendant trois mois contre la dictature militaire. Et ils ont gagné. Ce fut l'unique victoire au cours de ces années-là. Les groupes religieux, qui soutenaient les militaires, ont été isolés et défaits. Et de nombreuses étudiantes qui se battaient avec nous portaient le foulard et scandaient des slogans contre le Jamaat-e-Islami. Avons-nous manqué à nos devoirs en acceptant qu'elles participent aux manifestations sans ôter leur foulard ? Pour des raisons esthétiques, j'aurais préféré qu'elles aillent tête nue, mais en ce qui concernait notre combat cela ne changeait rien.
La colère qu'a soulevée Ilhem Moussaid est déplacée. Elle devrait être dirigée contre les responsables du million de morts en Irak, du siège ininterrompu de Gaza par Israël et l'Egypte, du meurtre d'innocents en Afghanistan, des attaques de drones américains au Pakistan, de l'exploitation brutale d'Haïti, etc. On se demande quelle est la cause de cette fureur dévoyée.
Il y a quelques années, j'ai remarqué qu'en France les manifestations contre la guerre en Irak étaient quasi inexistantes comparé au reste de l'Europe de l'Ouest. Je refuse de l'expliquer par la prise de position de Jacques Chirac contre cette guerre. Fondamentalement, il s'agit d'un problème d'islamophobie : une intolérance croissante à l'Autre dans la société française, qui n'est pas sans rappeler l'attitude des Français envers les juifs au cours du XIXe siècle, et surtout au début du XXe.
Plus tard, c'est le conformisme ambiant qui expliquait la popularité de Vichy pendant les premières années de la guerre. Les islamophobes et les antisémites ont beaucoup de choses en commun. Les différences culturelles ou de "civilisation" sont mises en évidence afin de sanctionner les communautés d'immigrés en Europe. Mais les immigrés et les pays où ils émigrent ne se ressemblent pas. Prenez les Etats-Unis. Voilà un territoire peuplé d'immigrés dont un bon nombre, à partir du XVIIe siècle, étaient des protestants fondamentalistes, et qui, depuis lors, dépend de l'immigration.
Dans la plupart des pays d'Europe de l'Ouest, la première grande vague d'immigration provenait des anciennes colonies. En Grande-Bretagne, les immigrés venaient des îles caraïbes et de l'Asie du Sud, et en France, du Maghreb. Sans renoncer à leur identité, ils se sont intégrés de différentes façons et à différents niveaux. Les Asiatiques du Sud, principalement des paysans mais aussi des ouvriers, n'ont pas été très bien traités par les syndicats.
Malgré cela, des ouvriers immigrés de l'Asie du Sud ont mené des luttes mémorables pour le syndicalisme. Les Indiens, en particulier, venaient d'une culture très politisée, où le communisme était bien représenté, et ils apportèrent leur expérience en Grande-Bretagne. Les Pakistanais, moins politisés, tendaient à reproduire des groupes reflétant la loyauté aux clans de leurs villages ou de leurs villes d'origine.
Les différents gouvernements britanniques encouragèrent la religion en réclamant des mollahs, afin que les immigrés soient tenus à l'écart des courants racistes de la classe ouvrière pendant les années 1960 et 1970. En France, ce fut l'intégration forcée. On enseignait à chacun qu'il avait les mêmes droits que n'importe quel autre citoyen, ce qui était démenti par les faits. Ce sont des besoins matériels et un désir de vivre mieux qui ont alimenté la colère, non les croyances religieuses.
Pendant les émeutes de banlieues en 2005, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'intérieur, tout comme les ultras dans les romans de Stendhal, parla de "racaille". J'ai souvent fait remarquer, au grand dam de certains gauchistes, que les gamins qui s'étaient révoltés avaient intégré le meilleur des traditions françaises : 1789, 1793, 1848, 1871, 1968. Quand l'oppression est devenue intolérable, les jeunes ont barré les routes et se sont attaqués à la propriété. Ce sont les privations, pas la foi, qui sont à l'origine de leur colère.
Combien de citoyens occidentaux ont une idée précise de ce que fut réellement la période des Lumières ? Les philosophes français ont sans nul doute fait progresser l'humanité en ne reconnaissant aucune autorité extérieure, mais il y avait une face plus sombre. Voltaire : "Les Blancs sont supérieurs à ces Nègres, comme les Nègres le sont aux singes." Hume : "En Jamaïque, ils parlent d'un Nègre qui serait un homme érudit ; mais il est probable qu'il est admiré pour de faibles talents, comme un perroquet qui prononce quelques mots clairement." Et ce ne sont pas les exemples du même tonneau qui manquent chez leurs amis penseurs. C'est cet aspect des Lumières qui me semble le mieux accordé aux délires islamophobes de certains médias du monde globalisé.
Marx a bien écrit que la religion était "l'opium du peuple", mais la phrase qui suit, où il la qualifie de "soupir des opprimés", est le plus souvent oubliée. Elle explique en partie la montée de la religiosité dans chaque communauté depuis l'effondrement du communisme. Les parents des jeunes normaliens qui se rassemblent pour célébrer la messe sont horrifiés. Mes amies du monde musulman se plaignent que leurs filles portent le foulard pour protester contre les normes familiales. Il en a toujours été ainsi.
Tariq Ali est romancier, auteur de "Un sultan à Palerme" et du "Livre de Saladin" (éd. Sabine Wespieser, 2007, 2008).