Article SUD-OUEST
A La Rochelle, ailleurs aussi en Charente-Maritime, la journée souvenir du 10 mai dédiée à la commémoration de l'abolition de l'esclavage, donne lieu, cette
année, à toute une série de manifestations, en amont et en aval. En fait, le coup d'envoi de « Chairs noires et pierres blanches » (mémoires de l'esclavage en Aunis et Saintonge) a été
donné les 19 et 20 mars derniers, à l'occasion du colloque « Mémoires de l'esclavage, enjeux, discours, médiations » avec une vingtaine d'intervenants à Brouage et La Rochelle. L'ouverture,
aujourd'hui, de l'exposition au musée du Nouveau Monde marque la deuxième étape des manifestations, sur lesquelles nous reviendrons, mais dont voici un aperçu du programme. Chargé et
varié.
Expositions. « L'esclavage et les Lumières : un combat pour la liberté », à la médiathèque Michel-Crépeau, du 23 avril au 16 juin. « Un commerce pour gens ordinaires ? La Rochelle et la traite négrière au XVIIIe siècle », du 10 mai au 10 septembre, aux Archives départementales. « Lieux de mémoire, mémoire des lieux : sur les traces de la traite et de l'esclavage », photos de Philippe Monges, en plein air, parcs d'Orbigny et du casino, du 10 mai au 10 juillet.
spectacles. « Hannah Crafts, mémoire d'une esclave noire », par le Ballon rouge, théâtre, du 10 au 16 mai au Muséum de La Rochelle, le 20 mai à Puilboreau. « Cahiers d'un retour au pays natal » d'Aimé Césaire, lecture-spectacle à travers la ville. Cinéma : « Vers la seconde abolition de l'esclavage dans les colonies françaises, 1802-1848 », projection en avant-première, le 10 mai, à la Flash du film de Didier Roten. Projection, suivie d'un débat, de « L'or noir » de Patrice Roturier, le 21 mai à la médiathèque.
conférences. « Les sources de l'histoire de la traite négrière », par Benoît Jullien, le 23 avril à 18 heures, à la médiathèque. « La traite rochelaise », par Jean-Michel Deveau, le 28 mai, médiathèque. « Rochefort et la traite négrière », par Christophe Cadiou, le 17 juin, service historique de la Défense, 4, rue du Port, Rochefort.
Chair noire, peintre blanc.
Être noir en France au XVIIIe : l'exposition conçue par Annick Notter inaugure les manifestations autour du 10 mai et l'abolition de l'esclavage.
Annick Notter devant « La Toilette intime » (suiveur de Watteau, première moitié du XVIIIe). Ce tableau, conservé au musée de Valenciennes, est une rareté, il montre une femme noire alors que les peintres préféraient les jeunes garçons. Photo Xavier Léoty
Voici deux ans, Annick Notter, conservatrice en chef des musées d'art et d'histoire de La Rochelle, assiste à une conférence d'Érick Noël. « Être noir en France au XVIIIe siècle », tel est le thème de l'intervention de ce professeur d'histoire moderne à l'université des Antilles et de la Guyane.
« En écoutant la conférence, j'ai pensé que c'était un sujet que l'on pouvait mettre en images », se souvient Annick Notter. Deux années de travail plus tard, elle présente le fruit de ses recherches. Une trentaine de pièces, tableaux, gravures et sculptures provenant de musées et de collections particulières, qui vont être présentés à partir d'aujourd'hui au musée du Nouveau Monde.
66 noirs à La Rochelle« On estime à 4 000, voire 5 000, le nombre de noirs présents en France au XVIIIe siècle, précise Annick Notter. Les trois-quarts vivaient à Paris, les autres dans les grands ports négriers de France, Nantes, Bordeaux et La Rochelle. Ils étaient 700 à Nantes, plus de 400 à Bordeaux. À La Rochelle, on en a recensé 66 ».
Les planteurs les ramenaient avec eux des îles Caraïbes et de Saint-Domingue. D'autres noirs étaient achetés sur les côtes d'Afrique et conduits en France par les capitaines de navires qui les avaient reçus en cadeau pour l'achat d'un « lot » de nègres.
Armateurs et commerçantsArmateurs et grands commerçants rochelais avaient ainsi un noir à leur service.
« Au XVIIIe, le négrillon était à la mode, constate Annick Notter. Dans les grandes familles, il était de bon ton d'avoir un serviteur noir. On le revêtait de beaux atours pour la parade, sans pour autant lui ôter le collier qu'il portait autour du cou, qui pour être en argent, n'en était pas moins un collier de chien ».
Une première en FranceLe négrillon se rencontre dans les salons. Vêtu d'étoffes précieuses, il pose, dans le sillage de son maître, sur les tableaux de l'époque. Mais lorsque le noir vieillit, on le destine à d'autres tâches moins en vue…
Certes, au XVIIIe, le droit français interdit l'esclavage. Mais il s'agit d'une législation qui ménage les planteurs. Ils sont autorisés à disposer d'un esclave noir pour une durée temporaire, trois ans de présence sur le sol français. Au bout de ce temps, les esclaves deviennent des hommes libres.
« Dans la réalité, les choses se passent autrement, explique Annick Notter. Un noir illettré, prisonnier de l'hôtel de son maître, ignore le plus souvent qu'il peut retrouver la liberté. Les plus instruits, ou ceux qui étaient en contact avec des anti-esclavagistes, ont réussi. Mais c'était plus facile à Paris qu'à La Rochelle ».
Cette exposition est la première organisée sur le thème des noirs en France au XVIIIe siècle.

