) et s’il y a bien un point commun à
ces
deux films, c’est une affaire d’inachèvement, de rupture brutale. Mais dans ce film, c’est l’histoire se déroulant sous nos yeux
qui va subir la violence d’un gouvernement anxieux de stopper un processus. Tout commence à Los Angeles, au coeur d’une
de ces métropoles où accourent les dépossédés du monde entier, forcés de survivre auprès des centres économiques
mondiaux. Chasse au travailleur, chasse au migrant, chasse au sans-papier, voici la litanie habituelle d’une planète où
certains font du tourisme alors que d’autres doivent glisser entre les mailles. Histoires de Mexicains qui ne sont ni d’ici ni
plus tout à fait de là-bas mais qui ont des messages à envoyer de l’autre côté de la frontière.
Car de l’autre côté, des milliers de kilomètres plus loin, en plein coeur du territoire zapatiste, on s’affaire… Ce premier
janvier 2006 marque le début officiel de l’Autre Campagne. Le Mexique battra au rythme du spectacle électoral : les trois
principaux partis politiques qui ont bafoué les accords passés avec les rebelles et indigènes mexicains entament la
compétition pour le pouvoir. Comme il a été convenu lors d’un ensemble de réunions les insurgés zapatistes, eux, se
proposent d’ignorer le spectacle électoral et de créer un point de rencontre entre toutes les luttes éparses du pays. Pour ce
faire des délégations partiront sur l’ensemble du territoire pendant plusieurs années. Première étape, c’est le souscommandant
Marcos qui devra parcourir tous les Etats mexicains en restant une semaine dans chacun à l’invitation de qui
est disposé à le recevoir.
Et la route se déroule, avec elle des milliers d’histoires, ponctuant chaque réunion. Pêcheurs chassés par le tourisme de
luxe, zones archéologiques marchandisées, paysans expulsés par des projets hôteliers, des autoroutes, des aéroports, des
champs d’éoliennes industrielles, des barrages, petits commerçants salissant les rues remplacés par des supermarchés,
travestis, prostituées, homosexuels assassinés au nom de la rénovation urbaine, exode de populations vers les zones
industrielles ou le pays du Nord, jeunesse qui n’a plus sa place, voici ces histoires racontées par leur protagonistes. On
croise aussi et surtout des squatteurs, des obstinés, des coordinations paysannes ou indigènes, des combattants plein
d’humour ou d’humanité, des villages refusant de se vider malgré la pression militaire, des vieilles dames têtues, et des
dizaines d’autres encore… Ils forment ce qu’il était naturel d’appeler le « peuple » et qu’on nomme désormais les « gens »
(façon comme une autre de les considérer comme des Bidochons amorphes et anonymes).
Etrange road movie qui est plutôt une fête de la parole à laquelle l’image serait conviée. Défilé de paysages,
d’assemblées, de routes, de pistes, de jours et de nuits. Résumés de vies et histoire de régions contenus dans des
travellings ou des levers de soleil, le plus impressionant reste sans doute l’arrivée à ce monstre qu’est la ville de Mexico
racontée en quelques prises de vue nocturnes. Mais on n’est pas chez National Geographic ! Avec la terre, le sujet reste
l’être humain et en voyant se succéder ces corps et ces visages on repense aux mots de Capa : « Si la photo est ratée c’est
que vous n’étiez pas assez près ». Là, on est tout près des concernés, l’image est au service de ceux qui se racontent,
seulement entrecoupée de respirations qui sont la beauté de ce pays. Et la technique du cinéaste est empreinte du respect
dû au sujet. On ressent cette tension qui monte, au fur et à mesure des rencontres culminant dans le Guerrero où des
accords d’autodéfense sont passés entre organisations. Evidemment le pouvoir ne pouvait rester immobile, alors que l’Autre
Campagne parvient à la capitale, viendra le piège, la provocation et la violence. Il fallait assurément tuer, violer et
emprisonner pour freiner cet assaut des pauvres, ramener la peur au ventre de chacun et de chacune. La cible s’appelait
Atenco. Voilà ce que raconte ce film... Mais comme rien n’est jamais terminé, après cette virile démonstration de force à
Atenco, d’autres feux se sont allumés du côté de Oaxaca, d’Ostula ou ailleurs. C’est une autre histoire mais comme on le
voit durant deux heures, rien n’est fini mais tout commence.